Ce qui protège vraiment un métier : 39 669 savoir-faire passés au crible
Nous avons classé tous les savoir-faire du référentiel ROME. Le geste manuel ne compte que pour 6 % des verrous. Ce qui protège le plus est ailleurs.
Publié le · La rédaction
On répète depuis dix ans que les métiers manuels résistent à l’automatisation parce qu’une machine ne sait pas faire un geste. Nous avons voulu vérifier ce que dit le référentiel français lui-même. Résultat : le geste ne pèse presque rien.
Ce que nous avons fait
Nous avons extrait l’intégralité du Répertoire Opérationnel des Métiers et des Emplois de France Travail — 1 911 fiches, 40 699 savoir-faire — et passé chacun de ces savoir-faire par une grille de classement en cinq critères. Chaque verdict enregistre la règle qui l’a produit et sa raison, en clair. C’est ce qui permet de compter ce qui suit.
Sur les 39 669 savoir-faire soumis à la grille, 11 396 ressortent hors de portée d’un modèle de langage. Notre méthode impose que deux verrous soient examinés avant toute considération de faisabilité technique : la contrainte physique, et ce qu’on peut appeler la contrainte non technique — titre professionnel, responsabilité nominative, autorité sur des personnes, accès relationnel, obligation déontologique.
La question devient : lequel des deux ferme le plus de portes ?
Le partage est plus serré qu’on ne le croit
6 190 savoir-faire sont fermés par une contrainte physique. 5 206 par une contrainte non technique. Cinquante-quatre contre quarante-six. Le corps garde une courte avance, mais le statut n’est pas loin derrière.
Le détail est plus instructif que le total.
| Ce qui ferme le savoir-faire | Part des verrous |
|---|---|
| Intervention matérielle sur un équipement | 18,3 % |
| Autorité hiérarchique sur des personnes | 13,3 % |
| Engagement contractuel ou arbitrage | 10,5 % |
| Obligation déontologique | 9,1 % |
| Contrôle d’un objet matériel | 6,9 % |
| Contrainte de sécurité ou d’hygiène | 6,1 % |
| Geste technique sur un ouvrage | 5,9 % |
| Relation d’aide à une personne | 5,8 % |
Le geste technique — souder, poser, câbler, tailler — arrive en septième position, à 5,9 %. C’est moins que l’autorité hiérarchique, moins que la négociation contractuelle, moins que la déontologie.
Additionnées, les protections non techniques — autorité, contrat, déontologie, relation d’aide, responsabilité engagée — représentent 41,4 % de tous les verrous du référentiel.
Ce que ça change à la lecture
Cela déplace la question. Ce qui rend un travail difficile à déléguer à une machine, ce n’est pas d’abord qu’il faille des mains. C’est qu’il faille quelqu’un qui réponde de ce qui est fait.
Un modèle peut rédiger une évaluation professionnelle. Il ne peut pas la conduire, parce que l’entretien annuel suppose une personne qui exerce une autorité et en assume les suites. Un modèle peut préparer une négociation contractuelle. Il ne peut pas engager l’entreprise. Un modèle peut expliquer une règle déontologique. Il ne peut pas y être tenu.
C’est ce qui explique un résultat qui surprend à la première lecture : dans notre millésime, la famille Support à l’entreprise — la plus administrative de toutes — a pour verrou dominant l’autorité hiérarchique, pas la matérialité. Ses métiers les plus exposés le sont sur la production documentaire, et protégés sur ce qui engage une personne.
Deux métiers d’indices voisins peuvent ainsi tenir sur des appuis qui ne cèdent pas aux mêmes conditions. Une protection par le geste résiste tant que le geste n’est pas robotisé. Une protection par le statut résiste tant que le droit ne change pas. Ce ne sont pas les mêmes horizons, ni les mêmes risques.
Ce que ce comptage ne dit pas
Trois limites, que nous préférons écrire ici.
Il décrit des libellés, pas des postes. Notre grille lit la formulation du référentiel. Deux personnes exerçant le même métier peuvent avoir des contenus de travail très différents.
Il ne dit rien du délai. Qu’un savoir-faire soit techniquement réalisable ne dit pas quand une organisation le déléguera, ni si elle le fera.
Il laisse 20,6 % des savoir-faire non tranchés. Nous les publions comme tels plutôt que de leur attribuer un verdict par défaut. Un savoir-faire non tranché n’est pas un savoir-faire protégé : c’est un savoir-faire dont le libellé ne nous permet pas de conclure. Nous y consacrons un article séparé.
Enfin, une précision de méthode qui compte : la répartition ci-dessus est celle du référentiel entier, pas du marché du travail. Elle pondère chaque savoir-faire de la même façon, qu’il concerne un métier exercé par un million de personnes ou par quelques centaines. Le référentiel ne documente pas les effectifs, et nous n’inventons pas ce qu’il ne dit pas.
Les données sont ouvertes
Le classement complet, savoir-faire par savoir-faire et raison par raison, est publié en CSV et en JSON sous licence CC BY 4.0. La grille, ses cinq critères et l’ordre dans lequel ils s’appliquent sont décrits sur notre page de méthodologie.
Si notre classement d’un savoir-faire vous paraît faux et que vous exercez le métier concerné, écrivez-nous. Les corrections argumentées entrent au millésime suivant et sont créditées.